#3. Absence

« Fait pour quelqu’un, quelque chose de ne pas se trouver à l’endroit où l’on s’attend à ce qu’il soit ; temps pendant lequel quelqu’un est absent de ce lieu.»

Les compositions photographiques sont accompagnées d’un texte de Elisa Routa, journaliste-reporter indépendante et rédactrice en chef du journal Warm et écrivaine.

Type. Exposition
Medium . Vieux papiers, photos, polaroïds, dessin
Date. 26 nov.  → 28 fev.  2022

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Nous avions pris l’habitude de valser en danseuses encapuchonnées dans des creux d’eau salée. Aujourd’hui, seuls les goélands s’engouffrent dans ces jupons de coton.

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Cloc ! En un claquement de doigts, nous disparaissons. Un ultime tour de magie a englouti l’espèce humaine faisant de nous des êtres aussi réels que des mirages de flaques d’autoroute.


Pouce-majeur. Cloc !

Imaginons. Imaginons l’absence, l’absence capable de soigner.

A l’aube nouvelle, l’averse grésille sur la plage. Depuis que les oiseaux migrateurs n’ont plus peur de faire halte, des empreintes palmées dentellent le rivage. Sur la berge se dessine la broderie des nouveaux habitants.

Au large, les mouettes plongent à la verticale sur les bancs de poissons, se gonflant d’eau, d’air et de vie. Plus aucun chalutier derrière lequel se regrouper. Les festins se jouent ailleurs, dans les marais et sous les châtaigniers. Là-bas, les prairies grouillent car les mains ne cueillent plus. L’odeur âcre de brûlé a quitté la forêt et les rivières éclaboussent de l’eau pure des sommets des montagnes. Les chardonnerets élégants et les linottes mélodieuses n’ont jamais si bien porté leur nom. On les entend siffler comme au premier matin du printemps.

 

Les anciens ports accueillent désormais des cimetières de coquillages où aucun corps ne vient se recueillir. Ici, les tombeaux ne portent pas de marbre mais se logent dans des bateaux enlisés. Les seules créatures que l’on voit s’agenouiller sont les chevaux qui trébuchent dans les prés, tombant sur un caillou avant de se redresser. Ils s’élancent au galop et s’épuisent au nom de la liberté, transportant dans leur crinière des restes d’humanité.

Les semelles en caoutchouc ne coursent plus les crabes ni ne trébuchent sur les troncs d’arbres échoués. Alors qu’on les conservait parfois dans des bocaux en verre, nous obligeant au perpétuel devoir de mémoire des vacances, même les grains de sable, nous les avons abandonnés. Nous avions pris l’habitude de valser en danseuses encapuchonnées dans des creux d’eau salée. Aujourd’hui, seuls les goélands s’engouffrent dans ces jupons de coton. Leur courbe est si ample et si légère qu’elle se confond parfois en meringue ; le chiffon blanc des bienheureux, la gourmandise des rescapés.

Au-dessus des falaises, quelques faucons retracent les anneaux de Saturne comme pour demander le ciel en fiançailles. Et chaque jour, le divin plafond s’y refuse car l’union fait la force mais l’alliance la défait. On ne marie pas les êtres qui sont voués à vivre ensemble, on les contemple exister. C’est le cas de la dune et des herbes sèches, c’est aussi l’histoire des vagues et des rochers. L’aigrette envoûte les étangs, les lézards les genêts. L’océan, quant à lui, ensorcelle les âmes des naufragés.

 

Cloc ! Nous avons imaginé, imaginé l’absence capable de soigner une planète en hématomes.


Plus que jamais, je panse donc je suis.

— Elisa Routa

journaliste, reporter, écrivaine,

photographe et surfeuse.

On ne marie pas les êtres qui sont voués à vivre ensemble, on les contemple exister. C’est le cas de la dune et des herbes sèches, c’est aussi l’histoire des vagues et des rochers.

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